Illégitimes en Charlevoix (3) :
Les Imbeault (2/2)

 

François Imbeault et Catherine Ringuet défient les autorités religieuses, en vivant «comme mari et femme», sans la bénédiction de l’Église, situation peu commune en cette fin de 18e siècle. Leur progéniture, ostracisée par l’Église, peinera à faire reconnaître leur légitimité. Voyageons à travers les indices afin de reconstituer, hors de tout doute, la première génération de la fratrie Imbeault.

Note aux lecteurs : Ce texte est la suite de celui-ci.

François et Catherine reconnaissent leurs enfants. Ils vivent ensemble, comme n’importe quel couple vivant en union libre de nos jours. Ils sont tout simplement dans l’impossibilité de se marier, selon les lois de la religion catholique, vu l’absence de nouvelles de Jean LeCollen. Les prêtres ne l’entendent pas ainsi apparemment. Cette tare suivra les enfants de leur baptême jusqu’à leur mariage où les curés ne mentionneront ni leur patronyme ni le nom de leurs parents pour plusieurs d’entre eux. Tentons donc de reconstituer la fratrie Imbeault.


Geneviève
En avril 1762, lors du premier baptême, celui de Geneviève – voir texte précédent – le curé ignore superbement le père. Lors de son mariage avec Augustin Brassard, le 15 juillet 1778, on inscrit : «[…] entre Augustin Brassard, fils de Charles Brassard et de Catherine Gagnon de cette paroisse et Geneviève, de parent inconnus […]». Loin d’être offusquée de la situation, elle donnera le change, en accouchant d’une enfant, Madeleine, hors des liens du mariage. Bien nous en fasse, car c’est par cette dernière que nous pouvons légitimer la mère. Lors de son mariage avec Joseph Simard, en 1796, on mentionne qu’elle est la «fille d’Augustin Brassard et défunte Geneviève Inbost».

François
En juin 1764, lors du baptême du deuxième enfant, nommé François comme son père, le prêtre inscrit : «[…] avons baptisé sous condition, Charles François, né dans le cours de l’hiver de la susdite année, d’un père et d’une mère inconnue. Le parrain a été Charles Godro et la marraine, Félicité Ringuet […]».  Outre le prénom de l’enfant, la marraine nous oriente vers ses origines. Lors de son mariage avec Geneviève Desbiens, en 1788, le curé Compain n’octroie aucun patronyme à François et l’identifie comme «François, de cette paroisse». En contrepartie, lors du baptême des quatre enfants nés de cette union, on le nommera toujours «François Imbault». Veuf, après moins de dix ans de mariage, il épouse, en secondes noces, Charlotte Gagné. Le prêtre, un dénommé Paquet, inscrit comme témoin : «[…] en présence de François Imbost père de l’époux soussigné, de Paschal Imbost, frère […]». Légitimant deux enfants en un acte.

Marie-Josephte
Née en juin 1766,  Marie-Josephte sera la première à voir le nom de ses parents sur l’acte de baptême. Le curé Chaumont, vraisemblablement outré de la situation, précise : «[…] fille de François Lagrange et de Catherine Ringuet, non mariés vivant comme homme et femme à la Muray Bay […]». Enfin, on se réjouira, malgré tout, de voir le nom des parents car elle n’y aura pas droit à son mariage : «[…] entre Pierre Guérin St-Hilaire fils de […] et Marie Joseph, de la paroisse St Etienne de la muray-Baye d’autre part […]».

Félicité
Dans l’ordre des enfants, vient ensuite Félicité. À Baie-St-Paul, entre le 29 juin et le 1er août 1769, un enfant dont le nom est Lagrange, sans sexe ni prénom, est baptisé. Le curé Chaumont rugissant devant ce couple «vivant comme mari et femme» en oublie d’inscrire la date et le nom. Il s’agit possiblement de Félicité; sauf qu’en l’absence d’acte de décès pour elle, on ne peut confirmer, hors de tout doute, ce baptême.

Baptême probable de Félicité Imbeault

À son mariage, en août 1791, le curé Paquet ne mentionne pas les parents, seulement «Félicité Inbaux de cette paroisse» À croire que l’illégitimité est héréditaire car le couple place sous le voile, un fils à légitimer.

Acte de mariage entre Jacques Duchesne et Félicité Imbeault. Quelques inscriptions plus loin, le même jour, la reconnaissance d’un enfant.

 Le décès de Félicité nous donnera un acte notarié d’une importance capitale pour reconstituer, hors de tout doute, la fratrie. François Imbeault, désigné comme grand-père maternel des enfants, prête serment afin de confirmer la date de décès de sa fille. Dans ce document, concernant la tutelle des enfants Duchesne, François, Félicité, Marie-Anne et Marie sont nommés en tant que frère et sœurs de la défunte.

Marie-Anne
En septembre 1771, le curé Chaumont s’adoucit-il lors du baptême de Marie-Anne? Ou le couple est-il tellement «convenu» qu’on en fait plus de cas? Il déclare l’enfant «[…] née du légitime mariage de François Lagrange et Marie Catherine Ringuet […]». Certains généalogistes concluront au mariage du couple, vu ce détail. La suite leur donnera tort. Marie-Anne perdra sa légitimité lors de son mariage, en 1790, quand le curé Dufouquet, de l’Isle-aux-Coudres ne mentionne pas ses parents mais un laconique : «Marie-Anne de la Murray Bay».

Jean
1774, un nouveau curé, à Baie-St-Paul, Aide-Créquy baptise Jean : «[…] fils légitime de François Himbeau et de Catherine Ringuette […]». Toutefois, si on compare avec les autres baptêmes, inscrits par ce prêtre, on se rend compte qu’il n’utilise jamais la formule consacrée «né du légitime mariage de…». Il admet néanmoins la paternité d’Imbeault. Comme sa sœur, il perd sa légitimité à son mariage quand le prêtre inscrit : «Jean Imbaux de cette paroisse», il conserve son patronyme toutefois. Lui aussi donnera le change à la morale en portant au baptême, 55 jours après le mariage, une petite fille, née la semaine précédente.

Marie
Le baptême de Marie est introuvable, née entre Jean et Pascal, possiblement vers 1775. Moment de transition pour les actes des Malbéens qui se retrouveront enfin dans un registre dédié à leur paroisse. Ce qui explique la disparition de l’acte? À son mariage avec Antoine Perron, en septembre 1792, le curé Paquet l’inscrit comme «[…] Marie Imbost fille de François Imbost et de Catherine Ringuet de cette paroisse[…]». Notons que Marie, selon la tradition familiale, était enceinte de 4 mois à son mariage.

Pascal
Quant à Pascal, le dernier fils, lors de son baptême, en juillet 1777, on le désigne comme «Pascal, né d’hier de parents inconnus», la formule habituelle pour un enfant né hors mariage. On se souviendra qu’il est mentionné, en compagnie de son père, lors du second mariage de François; prouvant sa légitimité. Il disparaît de La Malbaie, sans prendre épouse mais en laissant une petite trace. Une obligation, envers un enfant illégitime, dont il reconnaît la paternité, nous offre une autre preuve de sa filiation car on y nomme son père, François. On reparlera de cette histoire dans une autre chronique.

Tableau récapitulatif prouvant la «légitimité» des enfants nés de l’union Ringuet-Imbeault

François sans Catherine
Catherine décèdera jeune, à seulement 41 ans, le 3 mars 1783, alors que son petit dernier, Pascal n’a que 5 ans. Les aînées, toujours célibataires, prendront probablement soin des plus jeunes. François ne semble pas avoir l’idée de convoler (en justes noces!) avec une autre. Il n’a pourtant que 46 ans.

Imbeault vivra sa vie de «veuf» pendant 40 ans, dans l’entourage du seigneur de Murray Bay et de ses enfants. Il quitte cette terre en 1823 emportant plusieurs secrets avec lui, dont le mystère de ses origines. Selon l’acte de son décès, il avait alors 86 ans. Cette inscription aux registres est presque cynique en regard de la vie de François et Catherine :

Acte de décès de François Imbeault. (Registres Drouin)

***

Souhaitons que Catherine et François reposent en paix. Ce couple, probablement très amoureux l’un de l’autre, défia avec audace et courage l’autorité religieuse et la mentalité de leur temps. L’époque, l’impondérable disparition de Jean LeCollen, l’absence de communication avec l’Angleterre sur le sort de ce dernier, tout est inhabituel dans les circonstances. Bref, Catherine, François et leurs enfants demeurent les victimes d’une rigidité religieuse qui n’acceptait pas les exceptions.


Deux familles perpétuent le nom Imbeault en Haute-Côte-Nord, d’abord celle de Louis, arrivée au début de la colonisation, dont découle la grande famille Imbeault de Bergeronnes. Une autre, plus petite, arrivée à Forestville vers la fin des années 1930 ou au début de 1940. Joseph & Élisabeth Desbiens et les enfants arrivaient de Mistassini.

Descendants de François et Catherine en Haute-Côte-Nord.

 

 


Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

6 commentaires sur “Illégitimes en Charlevoix (3) :
Les Imbeault (2/2)

  1. Gilles Martel

    Bonjour !
    Même si l’on n’est pas directement visé par cette descendance, on y touche toujours un peu lorsque nos racines sont sur la Côte-Nord du St-Laurent et vos explications sont fascinantes. Merci de nous les partager !
    Bonne journée ! Vous faites un travail admirable !

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  2. Karine Martel

    Fascinant de voir comment cette illégitimité pouvait les suivre longtemps, d’une génération à l’autre même. Au moins, dans le cas de cette famille, avec toutes ces recherches, il est possible d’avoir de vraies branches aux arbres généalogiques et non simplement des moignons…

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  3. Jean Moreau

    Wow! Quel travail de moine ou de généalogiste (c’est pareil) pour décortiquer une lignée aussi complexe. Merci!

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  4. Daniel Delisle

    Très beau travail. Cela m’a amené quelques pistes permettant de retracer les ancêtres de Armand Imbeau de Tadoussac. Beaucoup de François, de joseph et de seconde noces. Si François et Catherine ne se sont pas mariés selon les règles de l’Église, leurs descendants en ont profité.

    Daniel Delisle Tadoussac

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    1. Nataly Auteur(e)

      La généalogie d’Armand est assez simple, du moins jusqu’à notre célèbre couple vivant en concubinage avant l’heure!

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