La balle miraculeuse

 

La fabuleuse conversion de M. John à Portneuf

Les lecteurs de ce blog connaissent mon opinion sur les contes et légendes qui deviennent vérités historiques. Ces histoires, souvent basées sur des détails réels, nous empêchent de départager le vrai du faux.

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En je!
L’auteure s’est frottée très jeune à ce phénomène. Pour un native de Portneuf, le village aux mille légendes – avare de lui en attribuer que mille, je vous assure! – démêler le vrai du faux demande une connaissance fine du territoire, des gens et même de l’histoire en général. Le problème étant la fameuse Seigneurie de Mille-Vaches qui brouille l’eau de la rivière? Je suppose!

Même si Portneuf (non pas sur-Mer mais dans toutes ses déclinaisons) demeure mon sujet de prédilection, j’écris rarement des textes le concernant. Je me refuse à cibler un village en particulier dans mes chroniques. Sauf quand le petit-grand-cousin Yanick me pose de pertinentes questions au sujet «cimetière indien», tant qu’à passer la connaissance à la génération suivante, autant le faire «at large».

Le «cimetière indien» de Portneuf

 

Une histoire de balle
Plusieurs Portneuvois connaissent l’histoire de la balle dans la fenêtre de la chapelle, devenue aussi populaire que la balle magique de JFK .

Cette balle de fusil miraculeuse, logée entre les doubles fenêtres de la chapelle, serait à l’origine de la conversion d’un certain monsieur John à la religion catholique.

Tous les ingrédients d’une merveilleuse légende réunis dans une seule phrase!

Ce récit, possiblement mise à jour par les «monseigneurs-historiens» correspond très bien à la vision de l’histoire de l’époque : À la gloire des missionnaires. Cependant on se garda bien de nous offrir la source du récit, seulement un fabuleux résumé. Mais d’où sortait ce légendaire conte de conversion? Du livre, Forestiers et voyageurs, réédité en septembre 2002 par les éditions Boréal, qui en fait la description suivante : «Forestiers et Voyageurs tient tout autant du conte folklorique que du roman-feuilleton. Mêlant légende et descriptions réalistes des paysages et des moeurs, Joseph-Charles Taché se fait journaliste-reporter pour suivre la piste de gens qui le fascinent.» Dans l’édition de 1964 (Fides, Collection du nénuphar) la préface est signée par Luc Lacoursière qui décrit le livre comme «un mélange assez difficile à définir».

Édition du livre paru en 1884

Donc, nos «monseigneurs-historiens» citèrent, à plusieurs reprises, Joseph-Charles Taché, folkloriste, comme on cite un historien? «Ben oui toué!» Pourtant, en introduction de son livre, en 1863, Joseph-Charles Taché précise : «Dans l’Histoire du Père Michel, j’ai réuni sur la tête d’un seul acteur plusieurs aventures qui sont réellement advenues, à divers personnages que j’ai connus. J’ai encore pris occasion de mentionner quelques noms bénis de nos populations, de narrer quelques légendes et contes populaires, et de rappeler quelques souvenirs qui se rattachent aux endroits parcourus par mon héros.» (Forestiers et voyageurs p.10. / La version du livre utilisée est disponible chez BanQ (Permalien) )

La table est mise afin de raconter toutes les fables et légendes possibles. En page 128, il raconte : «Le lendemain de notre arrivée était donc le jour de la venue du missionnaire. Les missions du Nord étaient alors desservies par M. Le Courtois.» Si les faits racontés sont advenus réellement, nous sommes alors entre 1799 et 1814.

L’histoire de la chapelle de Portneuf
Revenons à l’histoire de la balle de fusil miraculeuse, logée entre les fenêtres de la chapelle. Ce récit racontant le quasi-miracle, à l’origine de la conversion d’un certain monsieur John à la religion catholique, ne nous est pas parvenu en entier. Pour une fois, nous comprendrons un peu mieux l’histoire et serons à même de réfléchir à sa véracité. Le début de l’histoire se retrouve en page 122 (chapitre X)

Extrait du livre Forestiers et Voyageurs. Surlignés en jaune, les passages essentiels pour la compréhension de l’histoire.

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Ça colle ou non?
Déjà nous avons droit à quelques accros à la vérité. «Domaine du Nord», magnifique façon de nommer les Postes du roi ou le Domaine du roi mais non, on ne parlait jamais ainsi du territoire.  Les «gardes-côtes» en 1800, réellement? Aux Bennavalles? Je crois que c’est le summum des trouvailles de ce texte. Un nom totalement inventé, pour nommer Baie-Laval, qui n’existe que dans ce livre. C’est là qu’ils croisent «une des chaloupes du poste de Portneuf», les occupants semblent un peu menaçants, nous ne sommes pas devant Antoine Vallée, dont la gérance du poste (1785-1801) nous a semblé limpide, peut-être ses successeurs? Le peu d’information que nous avons à leurs sujets laisse place à ce genre de récit.

Au chapitre suivant, il traverse au Bic et débarque finalement à l’Isle-Verte (p.128) d’où il s’engagera pour la Compagnie du Nord-Ouest au Pays-d’en-Haut – ne pas confondre avec le pays de Séraphin. La Compagnie du Nord-Ouest est alors en pleine guerre avec la Compagnie de la Baie d’Hudson. Chronologiquement parlant, le récit de Taché commence à ne plus rejoindre la réalité. Après d’étourdissantes péripéties à travers le Canada, le père Michel, personnage incarnant mille autres personnages ne l’oublions pas, se retrouve de nouveau à Portneuf. Et c’est là, au chapitre XX, que se déroule l’histoire de la chapelle.

Dans le chapitre suivant, en page 225, le récit, tout en longueur, se poursuit :

 

Extrait du livre Forestiers et Voyageurs. Le texte surligné en vert est approximativement ce qui nous parvint comme étant «l’histoire de la miraculeuse balle». 

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La bonne mère catholique?
Que doit-on comprendre, plus de 200 ans plus tard, de ce récit? En passant, M. John, tout fraîchement converti, ne semble pas avoir eu d’inhumation catholique. Malgré d’intenses recherches, il est impossible de localiser un acte de sépulture qui pourrait correspondre à un homme décédé au Poste de traite. Même en scrutant les registres des missionnaires québécois débarqués au Cap Breton.

De plus, la vie au Poste de Portneuf, après le passage de la famille Vallée (1785-1801), ne colle point à ce récit de la «bonne mère catholique» prenant soin d’un homme malade. Si une bonne ménagère, aussi catholique, avait habité le Poste, Le missionnaire Le Courtois aurait imité Jean-Joseph Roy au temps de Marie-Louise Dompierre-Vallée; à chaque passage, il n’aurait pu s’empêcher de s’y arrêter. Ce qui n’est pas le cas comme on peut le constater avec l’abandon du Poste par les missionnaires dans les registres.

Le poste de Portneuf selon un plan de Frederick Wyss, 7 octobre 1831 (E21,S555,SS1,SSS20,PM.5 ©BanQ )

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La vérité sur la fameuse balle
Mais oui! Toute fable à une petite parcelle de vérité. La balle, la fameuse balle… La première mention officielle nous vient de l’oblat, missionnaire dans les Poste du roi, Flavien Durocher, en date de mai 1845 :
«Arrivés à Portneuf nous visitâmes le sanctuaire vénéré que jadis des mains sacrilèges voulurent profaner. Des décharges de mousqueterie, dirigées contre les tableaux des autels latéraux, ne servirent qu’à démontrer combien le culte des images est agréable à Dieu : les balles traverseront les doubles croisées, mais respectèrent les tableaux.» (Annales de la propagation de la foi, 32e numéro, juin 1887, p.217.)

Ce qui doit avant tout être porté à notre attention est «les balles traverseront les doubles croisées». Ainsi naissait une fabuleuse histoire, sur la méconnaissance du terme «doubles croisées».

«Doubles croisées», fenêtre divisée en six compartiments par un meneau vertical et deux parties horizontales et non pas des châssis doubles comme le rapporte la légende.

En 1871, dans une lettre à son supérieur, l’abbé Pierre Boily relate cette histoire de balles et souligne la pauvreté du lieu. Il serait alors surprenant d’y trouver des chassis doubles :
«La petite chapelle de Portneuf est bien pauvre encore à l’intérieur. Il n’y a pas d’autel. En revanche, il reste encore trois beaux grands tableaux. Après le départ des Sauvages qui venaient à cette mission, et lorsque les chantiers de bois ont cessé, la plupart des richesses de cette chapelle furent dispersées de côté et d’autre. Dans certaines localités, on retrouve encore des tableaux qui ont appartenu à cette mission, et cela dans des maisons particulières. Même, parait-il, dans une maison de la Rivière-au-Canard [N.D.A. : Baie-Ste-Catherine] on montre un tableau de la Sainte Vierge sur lequel, dit-on, des matelots voulurent un jour exercer leur adresse. Les balles traversèrent la vitre qui le recouvrait sans faire aucun mal à l’image. Voilà ce qu’on rapporte : je ne saurais en garantir l’authenticité.» (Pierre Boily, Rapport sur les Missions du Diocèse de Québec, Mai 1872, p.33.)

Dans une autre version, les Anglais, lors de la Conquête (1759), ravageront Portneuf – la chapelle et le poste de traite. Pourtant, ils ne seront construits que vingt-cinq ans plus tard. Donc, non, Portneuf n’a pas été ravagé par les Anglais. Enfin, ils ont peut-être débarqué et sauvagement abattu un arbre ou deux? Qui sait!?

 

 

 


Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

2 commentaires sur “La balle miraculeuse

    1. Nataly Auteur(e)

      Je ne comprend pas le problème. Au début tout fonctionnait #1 et tout à coup, tout le monde s’est mis à avoir des problèmes de connection.
      Maudite technologie!!!!

      Répondre

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