Énigmatiques Marie & Joseph

 

Suite à la question d’une abonnée, l’idée de ressortir une ancienne chronique du temps de Généalogie Haute-Côte-Nord me vint. Fignolée et réécrite avec de nouveaux exemples ce texte a une nouvelle vie…
Comme quoi vos questionnements peuvent allumer l’auteure de ce blog!


Dans la majorité des cas, lors du baptême – nous parlons des baptêmes religieux pré Vatican II disons – on octroyait, systématiquement ou presque, un Joseph ou Marie avec un ou plusieurs autres prénoms. Cependant, dans plusieurs familles, pour ne pas dire toutes, un garçon et une fille devenaient uniquement Joseph ou Marie. C’est là, pour les généalogistes, que débute le casse-tête! Qui, de tous les garçons, finira par se nommer seulement Joseph? Même chose avec Marie, laquelle des filles fera abstraction de ses autres prénoms?

Sur la piste des Marie, Joseph et les autres…
Lorsqu’on arrive devant l’acte d’un mariage où Marie, fille majeure de Zéphirin et Marie épouse Joseph, fils majeur de Joseph et Marie et qu’en plus, tout ce beau monde sont des Tremblay, le mal de tête nous accable! Pourtant, ce genre de filiation n’est point une exception! À nous de démêler ces Marie et Joseph.

Photo classique de baptême religieux pré Vatican II

Premier indice : fils/fille mineur(e) ou majeur(e), parfois, juste ce détail nous permet de cerner nos nouveaux mariés. Mais si ça ne suffit pas, l’expédition s’organise! Reconstituer la famille, soit toute la fratrie pour avoir une vue d’ensemble. Ensuite, trouver les actes de mariage et sépulture afin de s’assurer du destin de chacun et procéder par élimination jusqu’à ce que se dévoile le Joseph ou la Marie.

Deuxième indice : À partir de 1851, les recensements où l’on énumère les habitants d’une maisonnée avec une date de naissance plus ou moins exacte. Ce qui aide à comprendre les changements de prénom.

On remarquera qu’il était souvent de mise, particulièrement pour le premier enfant, de donner le prénom du parent du même sexe. Or ce sont souvent ces enfants qui deviennent Marie ou Joseph. À l’usage, deux Geneviève ou Edgar dans une même maison, portait à confusion? Probablement! Et le Joseph devait remplacer le Junior que l’on connaît aujourd’hui. Grâce aux recensements, nous pouvons aussi comprendre qu’un prénom de baptême «on n’était pas pogné avec ça pour la vie», en ces temps où la bureaucratie n’avait rien à voir avec aujourd’hui.

Comme on dit par chez-nous : «C’est là que l’fun commence!» Car il n’y a pas seulement les Joseph et les Marie qui sont difficiles à cerner. Ces archives peuvent nous apprendre, par exemple, que celui que l’on a baptisé Henri est devenu, avec les années, Honoré. N’oublions pas que l’ordre des prénoms donnés au baptême ne voulait strictement rien dire. Voici un exemple concret et frappant du travail à accomplir avec une seule famille, celle de Louis Harvey et Louise Fortin, un couple qui fera souche dans le secteur Baie-Ste-Catherine, Tadoussac et Sacré-Coeur.

Presqu’hilarant de voir le prénom Louis/Louise se multiplier sans fin dans cette fratrie. Sans les recensements, on pouvait facilement confondre les enfants, dont les prénoms usuels sont soulignés et en caractères gras.

Au-delà de ce genre de cas, selon mes recherches, certains prénoms semblent interchangeables. Voici quelques exemples de «prénoms synonymes» :

Élisabeth / Isabelle  –  Ovéline  / Obéline  / Éveline  –  Adelaïde / Adela  / Adé  / Ide  –  Héloïse / Éloïse / Louise  –  Émerance / Émerentia / Mérance / Aimée / Émerentienne  –  Apolline / Pauline  –  Rose-de-Lima / Délima / Rose

Henri / Honoré   –  Napoléon / Paul / Léopold  –  Hermiles / Émile  –  Pierre / Pitre   –  Félix / Alisque  –  Edgar / Oscar

Et nous passerons sous silence les diminutifs ou la petite lettre différente comme dans Rose devenue Rosa. Dans ces cas, on comprend que les prénoms sont phonétiquement très près, ce qui peut s’expliquer simplement. Dans la majorité des situations, les généalogistes acceptent, d’emblée, d’associer ces prénoms à une seule personne.

Dur d’la feuille?
Chaque famille a sa petite histoire sur un aïeul(e) – baptisé(e) de prénoms jamais utilisés. La plupart des histoires se résument en une seule : Le baptême avait lieu très rapidement après l’accouchement – le jour même ou le lendemain. La mère, alitée, n’assistait pas au baptême. C’était le père et/ou parrain/marraine qui portai(en)t l’enfant sur les fonts baptismaux. La mère, absente, devait donc se fier à la mémoire, parfois défaillante, de tout ce beau monde, quant aux prénoms à donner au nouveau-né.

C’est ce qui est arrivé à un certain Joseph Adrien Antoine Rodrigue, sa mère avait demandé qu’on le baptise André! Prénom qu’il porta jusqu’à son entrée au collège et qu’on lui exigea un certificat de baptême. Surprise!

Il y a aussi l’hilarante histoire du papa, hésitant, disant au curé : «Pas Nicole, ni Colette, qu’est-ce qu’elle a dit?» (le «elle» étant la maman demeurée à la maison) dont la petite fille se retrouva affublée du prénom NiColette!

En l’absence de photo régionale : ©Chez BanQ, baptême à l’Église Notre-Dame-de-la-Salette, Paul Girard, décennie1950, E6,S7,SS1,D216979-216989

Il faudrait aussi mentionner la responsabilité des prêtres pour les «débaptêmes»! Certains étaient peut-être «dur d’la feuille»? Des Audianna devenue Diana; Albertine ou Robertine, Dollard devenu Adélard. On remarque aussi que ces erreurs des prêtres concernent souvent des prénoms nouveaux, inconnus du prêtre.

Quand j’étais garçon…
Une recherche insoluble dont l’homme se prénommait François. Lorsque François (fils) se marie, on le dit fils de François Marchand et Marguerite Gauthier. Or, ce mariage n’existe pas. Pour trouver la solution, il faut jouer avec un inconnu, en enlevant le prénom de François. Nous arrivons à un mariage entre Jean Marchand, fils mineur de Pierre et Sophie Lamontagne, forgeron de métier, et Marguerite Gauthier qui pourrait correspondre. Sur l’acte de mariage, le supposé Jean signe Jan. Ce qui met la puce à l’oreille, il y a des limites à être illettrés!

En poussant l’enquête dans les recensements, celui de 1852, l’année précédant le mariage, on retrouve, sous le même toit :

Pierre Marchand, cultivateur, âgé de 60 ans
Sophie Lamontagne, originaire de St-Roch, âgée de 56 ans
Janvier Marchand, Forgeron, âgé de 18 ans.

Pour conclure que Jean, Janvier et François ne fait qu’un, débusquons le registres de son baptême. Extrait : «[…] a été baptisé François Janvier né la veille, du mariage de […].»  Peut-être que la fiancé n’aimait pas le prénom de son futur?

Actes de mariage et baptême pour Janvier François Marchand. ©Généalogie Québec / Drouin.

Tradition familiale?
Chez certaines familles, on pourrait croire que c’est une tradition de ne pas utiliser son prénom de baptême. En regardant la famille Hovington, à la première génération (en Haute-Côte-Nord), trois enfants sur six changeront leur prénom de baptême. À la deuxième génération, près du tiers des enfants en changeront aussi. La famille Manning, compte aussi 50% de changement à la première génération. Nous serions tentés de croire que c’est pour angliciser les prénoms?

Ce n’est pas nécessairement le cas, voici quelques exemples pour ces deux familles:

(prénom au baptême / prénom usuel)
Guillaume / William
Arthur François / Henri
Alfred / Wilfrid
Élisabeth / Isabelle
Jean / Malcolm
Octave / Alfred
Jean / Johnny
Élie / Alexandre
Abel / Samuel
Joseph / Bell
Pascal / Thomas

 

Guillaume devint William…
Nos colons, majoritairement des gens de la Rive-Sud et Charlevoix, Canadien-Français de souche, agriculteurs, hommes de la mer, des bois et fervents catholiques, avaient des prénoms qui reflétaient les saints du calendrier liturgique. C’est alors qu’arriva les grosses compagnies anglaises et nos Jean-Baptiste, Jean et Joseph devinrent des Johnny! Nos Guillaume se métamorphosèrent en William; les François en Frank et quelques Pierre en Peter. Tout aussi marquant, dans les mêmes années, ces prénoms anglophones apparaîtront dans nos registres au lieu de ceux d’inspirations liturgiques.

Scène de drave sur la rivière Escoumins. ©Guy Beaulieu.

Il ne faut pas oublier qu’à l’usage, certains prénoms se sont transformés à plusieurs reprises dans la vie d’une personne. Donc, en conclusion, il faut plusieurs sources différentes pour s’assurer que Joseph, Jean et Johnny ne sont pas des frères mais toujours la même personne.

Comme dans cette histoire dont vous ne saurez garantir l’authenticité :

Grand-père Dollard, baptisé Joseph Jean Adélard, aura travaillé pour les anglais dans sa jeunesse et on le surnommait Johnny. Quand il épousa Fatima, le curé inscrivit Jean dans l’acte de mariage – Il n’aimait pas le boss anglais de la compagnie? Fatima non plus, ajoutons que son père et son frère se prénommaient Jean, c’était malaisant tous ces prénoms identiques. Elle lui suggéra d’utiliser Adélard, c’est donc avec ce nom qu’il porta ses enfants au baptême. Grâce à la magie de l’accent Nord-côtier, on nota une dérive vers Delard, qui se termina en Dollard dans la bouche de ses petits-enfants convaincus d’avoir ENFIN la bonne prononciation! Mais, en final? Quel était le véritable prénom de ce grand-père? Baptisé Joseph Jean Adélard, le curé avait-il bien compris? Était-ce réellement Adélard? ou bien Dollard?

***

Et Marie Tremblay, elle?
Lors de nos premiers pas en généalogie, nous avons tous l’idée qu’il s’agit de copier/«voler» les informations de nos ancêtres sur des bases de données existantes. Nous débutons tous ainsi avant de comprendre que ces bases en ligne «disent» souvent n’importe quoi car leur but – trop souvent – n’est que d’ajouter des noms à leur «annuaire généalogique». Dans les bases des Québécois, des Marie Tremblay, sans date de naissance/décès, en voulez-vous? Vous en aurez à profusion.

Quand on fait la reconstitution de toutes les familles pionnières (et leurs ascendants/descendants) de la région, ce prénom/nom sort aussi du lot, vous vous en doutez. La base de données de Généalogie Haute-Côte-Nord en contient 408. Comparativement à 142 Joseph Tremblay.

Était-ce un sursaut de féminisme de ma part? Un relent de perfectionnisme? Une folie passagère? Bref, j’ai voulu redonner une véritable identité à toutes ces Marie Tremblay. Reconstituer les familles de chacune d’entre elles afin de connaître le(s) prénoms(s) qu’on leur avait octroyés lors de leur baptême. Il s’agissait d’une extraordinaire quête… sans fin. Je suis quand même parvenue à trouver l’identité complète de 273 d’entre elles, ce qui me donna raison, 63% avaient reçu plus d’un prénom à la naissance.

Les Marie Tremblay, présentes dans la base de données du défunt site Généalogie Haute-Côte-Nord, ont reçu, majoritairement, un autre prénom à la naissance.

 

 

 

 


Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

4 commentaires sur “Énigmatiques Marie & Joseph

  1. Esther Ross

    Le portrait que vous faites des difficultés causées par les changements de prénoms et les variantes d’orthographes est très intéressant parce qu’abordé sous différents angles.
    Je crois que dans le futur les généalogistes s’arracheront les cheveux avec :
    – les orthographes les plus fantaisistes possibles actuellement à la mode,
    – les enfants de couples qui ont reçu des noms de familles différents (les filles : le nom de la mère ; les garçons : le nom du père, par exemple).
    Ce sera du sport!

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    1. Nataly Auteur(e)

      Merci pour le commentaire.
      Et j’ajouterai : Encore faudra-t-il pouvoir remonter la filiation jusqu’à un mariage afin de poursuivre les lignées. Les enfants nés ces années-ci ont souvent des grands-parents accotés, ça ne sera pas simple. D’où l’intérêt du fameux album de bébé où l’on pourrait y mettre l’arbre jusqu’à la génération des gens mariés.

      Répondre
      1. Esther Ross

        Nous avons actuellement la chance d’avoir accès aux registres d’état civil catholiques jusqu’à 1940 (à ma connaissance).
        Mais les religions se sont diversifiées au Québec et les comportements aussi. Je me demande une chose : y aura-t-il un jour disponibilité, en ligne, des registres d’état civil pour les années 1941 et +? Quelle est la durée de la confidentialité des registres d’état civil, selon la loi, vous le savez?

      2. Nataly Auteur(e)

        Je sais que certaines paroisses, du moins sur Ancestry, allaient jusqu’aux années ’60. Sur Généalogie Québec / Drouin, on a un endroit où les registres + récents sont présents, mais pas tous comme dans la collection originale de Drouin.
        Quant à la confidentialité, c’est la loi du 100 ans qui s’applique, il suffit de regarder sur BanQ, toujours un beau 100 ans pile. Pour les recensement, je crois que c’est 92 ans. Celui de 1931 sera donc disponible en 2023.

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