Le naufrage du Lady Heppel

Version deux point zéro

Au temps de Généalogie Haute-Côte-Nord, l’histoire du naufrage du «Lady Heppel» avait fait grand bruit. Certains descendants, des protagonistes de cette désolante histoire, apprenaient les détails et circonstances troubles du décès de leurs ancêtres. Neuf ans plus tard que pourrions-nous dire de plus à l’occasion du centenaire de cette tragédie?

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Exceptionnellement ouverte à tous,
cette chronique se veut un hommage aux victimes de ce terrible naufrage.

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Il est évident que depuis la rédaction d’un premier article, en 2011, beaucoup d’archives nouvelles sont apparues en ligne… et votre pseudo-historienne a acquis quelques compétences sur la navigation historique. Cependant, force est d’admettre que la recherche avait été menée rondement malgré tout.

Deux goélettes du secteur, parties de Mille-Vaches (l’actuel Longue-Rive), sans savoir qu’une tempête se dessine. La météo maritime n’existe guère et les journaux n’arrivent pas à la vitesse d’aujourd’hui. Tous les ingrédients pour une triste histoire réunis : Goélettes, grandes marées et tempête d’automne. Revisitons donc cette fabuleuse mais triste histoire du naufrage du «Lady Heppel» où périront cinq personnes. Sans oublier le «St. Albert», et son équipage, témoins impuissant du drame qui se jouera sur le Saint-Laurent en cette nuit du 1er octobre 1920.

Fiche de la goélette Lady Heppel selon l’index d’immatriculation des navires de Bibliothèque et Archives Canada ainsi que dans les registres maritimes du Canada.

Les acteurs de cette histoire

L’équipage du «Lady Heppel», tous disparus dans ce drame maritime. Pendant que les occupants du «St. Albert», verront la mort de près.

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La nuit, une tempête
Le jeudi 30 septembre 1920, La Presse publie un avis :

«Tempêtes prévues
Washington, 30 – Le bureau des météorologistes prédit que, cet après-midi et ce soir, les tempêtes qui se sont abattues sur l’Atlantique atteindront le Maine et les lac Huron, Érié et Ontario. Les avertissements voulus ont été donnés aux navigateurs.»

 

Considérant que le courrier n’est pas très rapide et que les journaux ne sont pas livrés quotidiennement. On doit comprendre que cette nouvelle ne se rendra point à Mille-Vaches. Pourtant, le phare de Portneuf (sur-Mer), en fonction, a bien dû recevoir l’alerte. Doit-on comprendre que les navigateurs ne se fiaient qu’à leur connaissance des prévisions météorologiques? La tempête soufflera, n’en doutons point.

Le vendredi 1er octobre, les journaux font état de plusieurs incidents. Le remorqueur «George Boulianne», commandé par le capitaine Gédéon Lajoie et quatre hommes d’équipage, manque à l’appel. Quant à la goélette «Léopold», le capitaine Gagnon s’est vu forcé de l’abandonner près de St-Jean de l’Île d’Orléans. Le matin, un remorqueur du port est allé à sa rencontre, il s’en tire donc bien.

©Le Soleil, 1er octobre 1920.

Le Soleil relate les dommages causés par la tempête pendant la nuit. Outre les dégâts terrestres, on parle des avaries survenues sur le fleuve. La pluie et le vent ont empêché les goélettes de se mettre à l’abri. L’une d’entre elle s’est échouée sur les battures de Beauport. D’autres sont arrivées dans le port de la Vieille Capitale, voiles déchirées et mâts brisés, signe de leur lutte contre les éléments. Ce ne sont, naturellement, que les premiers incidents rapportés.

©Le Soleil, 1er octobre 1920.

Ce n’est que le lundi, 4 octobre, que nous commençons à voir poindre des nouvelles inquiétantes, soit quatre jours après la tragédie. Le Soleil rapporte le témoignage du capitaine Latter, commandant du navire «Scandinavian», sur le fleuve cette nuit-là : «[il] dit avoir vu des mâts de goélettes flotter près de la Traverse St-Roch, dans le bas du fleuve. Il a dit cependant n’avoir vu aucun navires en dérive ou en détresse […]» Pourtant, dans les paragraphes suivants, on comprend l’ampleur de la tragédie, une goélette échouée sur l’Ile aux Lièvre, une autre à la Traverse St-Roch et quelques-unes entre le Saguenay et la Traverse. On note que les communications sont coupées, on est à réparer les liens télégraphiques et téléphoniques. Quand ils seront rétablis, l’ampleur de la tragédie sera possiblement connue.
Rien sur nos gens…

©Le Soleil, 4 octobre 1920.

Le mardi, 5 octobre, quelques détails s’ajoutent : «Le services des Signaux a été informé hier après-midi que les deux goélettes qui ont sombré sont la « Sea Star » et la « St-Charles ». Il appert que l’un des membres d’équipage de la goélette « St-Charles » a perdu la vie au cours de ce naufrage, mais on n’a pu encore confirmer la nouvelle.»
Toujours rien sur nos gens…

©Le Soleil, 5 octobre 1920.

Le mercredi, 6 octobre, certains détails, plus locaux, commencent à émerger. Une goélette de Matane, «La Mouette», aurait sombré vis-à-vis Rivière-du-Loup. C’est la goélette «L’Éboulement» du capitaine Tremblay qui l’aurait percuté alors qu’ils étaient ballotés par la tempête. L’équipage s’en tira en sautant dans «L’Éboulement». Une énorme perte pour le capitaine de «La Mouette».
Toujours rien sur nos gens…

©Le Soleil, 6 octobre 1920.

Enfin! Nos gens!
L’Action Catholique publie les potins de Mille-Vaches le 8 octobre : «Départ de goélettes – Les capitaine Roméo Côté et David Tremblay quittaient le quai de Mille-Vaches, le 30 septembre, en route pour Québec.
Mme David Tremblay accompagne son mari à Québec. Elle va à la rencontre de sa soeur, Mme Charles Quinn, qui nous revient de Québec où elle subit une opération très dangereuse dont elle guérit heureusement.» On remarquera la nouvelle précédente mentionnant le décès du premier gardien de phare de Portneuf-Sur-Mer, Dorilas Tremblay, retraité depuis juillet 1903. Petit détail, Mme David Tremblay, soit Clélie Tremblay (fille d’Éphrem), en était à son cinquième mois de grossesse, elle accouchera en avril suivant de son fils Clément.

©L’Action Catholique, 8 octobre 1920.

Si potins il y a, une goélette du secteur est fort probablement arrivée à Québec. Pourquoi encore le silence sur le drame du «Lady Heppel»?

Le même jour, Le Soleil, fait une mise au point sur le destin de quelques navires (fautes et anachronisme inclus) : «Quant à la goélette « Sea Star », on nous a informé qu’elle est échoué près de Godbout, sur la côte nord, mais tous les membres d’équipages ont heureusement réussi à se sauver. La goélette « S.G.Selig » que l’on croyait perdue corps et biens, lors de la tempête de vendredi dernier, est arrivée ces jours derniers dans ce port. Elle réussit à se mettre à l’abri un peu avant la tempête se souleva sur le fleuve, ce qui la sauva. On fut quelques jours sans avoir de ses nouvelles et la rumeur circula dans les cercles maritimes qu’elle avait péri.» Les quotidiens annoncent aussi le naufrage du «St-Louis de Kamouraska» – capitaine Leclerc – à Godbout. Mais aucune nouvelle de nos gens sur le fleuve.

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Le Soleil du 11 octobre nous offre des détails inédits ajoutant une goélette à l’histoire connue, la «R.P. La Brosse» (IMO : 141739) du Tadoussacien Hyppolite Boulianne. Mais peut-on se fier à ce papier qui débaptise le «Lady Heppel» en «Siebel»? On mentionne quand même le nombre juste de disparus.

©Le Soleil, 11 octobre 1920.

C’est L’Action Catholique du 14 octobre qui nous offrira l’histoire la plus complète, provenant fort possiblement de David Tremblay, capitaine du «St. Albert». On notera plusieurs erreurs de noms. D’abord le «Lady Heppel» (IMO : 138136), tel qu’inscrit aux registres, se fait encore un peu massacrer et de deux manières différentes. Le navire de David Tremblay (IMO : 138133), se nommait le «St. Albert», de petites distinctions importantes dans le monde de la navigation. L’un des matelots, se nommait Sidonia, admettons, qu’il s’agit d’un prénom rare, ce qui justifie l’erreur.

Reproduction de l’article paru dans L’Action Catholique du 14 octobre 1920, ©BanQ.

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Sur le fleuve, la nuit, dans la tempête
Que s’est-il passé réellement? Si on lit attentivement le récit, la tempête est dite «terrible, une tempête telle que les marins n’en ont pas vu de semblable depuis nombre d’années». Si ces propos proviennent de David, un Tremblay-Luc, issu d’une famille de marins, ils nous donnent une idée de l’ampleur de la tempête.

Un témoin oculaire de l’évènement, Georges Martin-Zédé, gouverneur de l’île d’Anticosti, accoste à 1:00 du matin, 1er octobre à Québec et relate le tout, télégraphiquement, dans son journal : «Grand vent d’Est. Nous arrivons à Québec à 1h par un véritable coup de vent.»

Pages du journal de Georges Martin-Zédé, avec ajout des photos. ©BanQ.

Dans le langage maritime, un «coup de vent» n’est pas une expression anodine et n’a rien à voir avec l’usage qu’en fait le commun des mortels. Il s’agit d’un vent de force 8 à l’échelle de Beaufort. Et l’homme a ajouté le terme «véritable» à sa description. Souvenons-nous de la description faite par Le Soleil du 1er octobre : «Rue St-Joseph, il a fallu déployer toute sa force, marcher courbé […] Les globes électriques détachés de leur appui jonchent par douzaines la chaussée. Rue St-Paul on pouvait voir danser en ronde, vers sept heure, de longues pièces de papier goudronné arrachées du toit des maisons […]» Ce qui pourrait même correspondre à des vents de force 9.

Échelle de Beaufort. ©Gouvernement du Canada (Permalien)

La goélette est disparue dans la «trop fameuse traverse de St-Roch». Pour les non-initiés, il s’agit d’un point précis, connu des navigateurs, devant St-Roch-des-Aulnaies. Il suffit de regarder le chapelet d’îles pour comprendre le danger. Il s’agit d’un passage étroit bordé de haut-fond provoquant des vagues déferlantes, dotées d’énergie impressionnante. Avec la hauteur de la marée cette nuit-là, on devine aisément la dangerosité du lieu.

Approximativement, la Traverse St-Roch et la table des marées du 30 septembre au 2 octobre 1920.

Des cinq passagers, seul le corps d’Émilia Thibault (Mme Pitre) a été retrouvé trois semaines plus tard sur la plage de St-Denis de la Bouteillerie – un village en face de St-Irénée dans Charlevoix.

Reproduction partielle d’un entrefilet du journal Le Soleil, 21 octobre 1920. ©BanQ.

La nouvelle fera son chemin puisque son fils, Félix, est présent à la sépulture.

Sépulture d’Amélia Thibault «Madame Pitre», aux registres de Saint-Denis. ©Registre Drouin.

Le Peuple, un journal de la Vieille Capitale, publie un entrefilet le 22 octobre afin de démentir les cafouillages au sujet du naufrage.

Le Peuple, 22 octobre 1920. ©BanQ.

L’Action Catholique du 27 octobre publie la nouvelle du départ de Québec de David Tremblay. Le délai est probablement dû aux réparations mineures au navire malmené pendant la tempête.

Service des goélettes, départ de Québec du St. Albert. L’Action Catholique, 27 octobre 1920, ©BanQ

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Le printemps suivant
En avril 1921, deux cadavres non identifiés ont été trouvés et ensevelie à Rivière-Ouelle. Il s’agissait de deux hommes, un âgé d’environ 65 ans et l’autre dans la trentaine. Était-ce l’un des passagers capitaine Côté? Possible.

Quant au «St-Albert» de David Tremblay, un entrefilet, dans l’Action Catholique de juillet 1921, peut nous laisser penser que la goélette a peut-être subi des bris majeurs lors de cette tempête. De l’ouverture de la navigation au 22 juillet, aucune nouvelle de la goélette dans la rubrique Service des goélettes. Par contre, le 22 juillet, on annonce le lancement du nouveau bateau du capitaine Tremblay. Voici la nouvelle : «Le bateau du capt. David Tremblay, en reconstruction depuis quelques mois, a été lancé à 2 heures, hier matin. Tout réussit à merveille! En l’espace de trois quarts d’heure, le « Cidone » [N.D.A. : «Ste. Sidone» (IMO : 150395)] avait quitté son lit et accostait le quai. Nombre de personnes s’étaient rendues pour acclamer le lancement. Nous souhaitons au « Cidone de Québec » de naviguer longtemps.» Quinze jours plus tard, on apprend qu’il revient de Québec avec des marchandises.

Lancement de la goélette «Ste. Sidone» telle qu’on la retrouve aux registres des navires. L’Action Catholique, 22 juillet 1921, ©BanQ

La «Ste. Sidone», dans la baie de Tadoussac où elle terminera ses jours. Alors propriété de Jean-Claude Tremblay, navigateur du lieu. Son dossier à Transport Canada sera fermé le 22 février 1945.

Finalement, 9 ans plus tard?
En 2011, cette recherche avait été faite en collaboration avec Mona Ouellet – sur le terrain – et Lyne Roussel – qui fouillait les vieux journaux à la recherche d’indices. Nous n’avions qu’un but : Mettre à jour la vérité, rendre hommage à ces gens et laisser une trace de ce drame.

Selon les témoignages, les pertes humaines et matérielles ont été lourdes de conséquences pour certaines familles, particulièrement celle d’Émilia. Elle est son fils Edgar voyageaient à bord pour une raison précise : Il devait bientôt convoler en justes noces, il allait s’acheter un «habillement». Sa mère en profiterait pour faire ses provisions pour l’hiver. Elle a donc sur elle une forte somme d’argent. En 1920, on importait de Québec farine, saindoux, sucre, et autres produits de premières nécessités non disponibles en région. En plus de la perte humaine, des orphelins ont donc dû pâtir de l’absence de l’argent et des victuailles qu’elle aurait dû rapporter. L’hiver 1921 a été difficile dans ce coin de Mille-Vaches, n’en doutons point.

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Les deux familles dont il est question dans cette histoire :

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Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

1 commentaire sur “Le naufrage du Lady Heppel

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