Robertine Barry, Escouminoise?

 

Depuis quelques semaines, le nom de Robertine Barry circule dans les médias*, vu sa mise en nomination pour orner les prochains billets de 5$. En quoi cela concerne la Haute-Côte-Nord puisque Radio-Canada écrit : «La journaliste Robertine Barry, originaire de L’Isle-Verte [..]».

Pour faire simple, je pourrais vous dire que de nos jours, plus personne n’est originaire de la Haute-Côte-Nord puisque les enfants viennent au monde à Saguenay, La Malbaie ou Baie-Comeau. De ce fait, ce n’est pas parce que Robertine est née à L’Isle-Verte, qu’elle y a vécu.

Mais ça serait un peu décevant d’avoir une chronique de deux paragraphes et demi, on en convient! Alors, laissez-moi vous raconter!

*De ce fait, cette chronique sera en libre accès.

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John Barry et Aglaé Rouleau
Les Escoumins, 19 décembre 1858, Jean-Frédéric Boucher, gérant du moulin de la compagnie Têtu & Boucher, décède à l’âge de 47 ans. Il laisse sa femme, Henriette Malenfant, et quatre enfants dans le deuil. La succession s’organise, la grande roue du moulin se doit de continuer à tourner.

Est-ce au printemps suivant qu’arrive John Edmund Barry pour lui succéder? Fort possiblement puisqu’il est absent lors de l’inhumation de sa fille, Gérardine, à L’Isle-Verte en juillet 1859. Le printemps suivant, le 29 avril 1860, aux registres des Escoumins, nous retrouvons le baptême de John Joseph Barry, né la veille, du mariage de John Barry «Bourgeois de l’établissement et de dame Aglaé Rouleau résidante temporairement aux Escoumains». Aglaé Rouleau se raisonnera et viendra s’établir en notre pays quelques mois plus tard.

L’environnement de la famille Barry qui habite la maison voisine de l’église, aujourd’hui connue sous le nom de Manoir Bellevue.

Comme Boucher avant lui, Barry et sa famille habitent la «Maison des Bourgeois», sur la petite côte, dominant le village. On les retrouve, en première page du recensement des Escoumins en 1861, une famille aisée, n’en doutons point : Deux servantes habitent avec la famille, exceptionnel pour la région. De plus, ils logent possiblement le commis de la compagnie et l’institutrice du village, un must pour des enfants voués à dépasser la petite école.

Énumération de la famille en 1861, soit deux ans avant la naissance de Robertine.

Vivre et mourir en pays de colonisation
Lors de la naissance de James Ernest en novembre 1861, Aglaé est dite résidente du lieu avec son «Bourgeois du chantier des Escoumins». La famille compte maintenant sept enfants en omettant la petite Gérardine décédée quelques années plus tôt alors qu’elle habitait l’Île Verte. Le statut d’épouse du bourgeois, dans un village comme Les Escoumins en 1862, ne correspond point à une vie de bourgeois typique, exception faite d’une maison confortable. La famille profite de privilèges réservés aux nantis mais ne peut jouir du confort dû à leur rang pour la simple raison qu’il est impossible d’avoir cette aisance dans la région à ce moment. L’instruction y est sommaire, il n’existe aucun services médicaux, nous sommes en pays de colonisation, sans route et tributaire des saisons pour les déplacements et le ravitaillement.

C’est dans ces rudes conditions que le destin rattrape Aglaé, en mars 1862, lors du décès de son petit dernier, James Ernest, âgé d’à peine 4 mois. Une deuxième petite tombe blanche dont elle devra faire le deuil en moins de 3 ans. Le comble? Elle apprend qu’elle est enceinte pendant l’été de cette même année. Mettre au monde un autre enfant dans ce pays de misère qui vient de lui ravir son petit James Ernest? Impossible! Elle retourne hiverner chez ses parents à L’Isle-Verte, une famille de notables bien nanti, afin d’accoucher en toute sécurité avec sa mère dans le manoir de la famille et leur sage-femme.

La famille Rouleau et son entourage comptent des commerçants (dont le père d’Aglaé), notaires, religieux, médecins et autres lettrés. La marraine de Robertine Barry est d’ailleurs la mère de Charles Gauvreau, auteur, notaire et homme politique fédéral du Québec.

 

Robertine et Les Escoumins
Selon la légende de la famille Barry, Robertine nait lors d’une tempête de neige. Naturellement comme le veut la coutume de l’époque, sa marraine, Gracieuse Gauvreau la porte sur les fonts baptismaux, le jour même, le jeudi 26 février 1863.

Acte de baptême de Marie Robertine Barry, on remarquera un certain cérémonial dans la manière de mentionner les gens concernés. Ce qui dénote un certain standing des familles Rouleau et Barry.

«[…] avons baptisé Marie Robertine, née le même jour du légitime mariage de Sieur John Edmond Barry, et de Dame Aglaé Rouleau, des Escoumains […] Le père Absent […]», ce qui ne laisse aucun doute sur le lieu où habite Barry et où il travaille le jour de la naissance de sa fille. Aglaé Rouleau revient aux Escoumins quelques semaines plus tard, à la reprise de la navigation. C’est donc au printemps 1863 que Robertine arrive dans la demeure familiale, la «maison des Bourgeois» comme disent les gens du petit hameau escouminois.

La maison telle qu’illustré dans le livre de Renée Des Ormes dont on reparlera plus loin. Elle sera éventuellement agrandie et on y ajoutera deux lucarnes de manière un peu bancale pour ceux qui ont l’oeil.

Il est évident qu’il ne reste pas vraiment de trace de la célèbre mademoiselle Barry dans l’histoire escouminoise. Toutefois, fait inusité, lors de la naissance des plus jeunes de la fratrie, les parents Barry demandent à faire signer le registre par les enfants. Ainsi, nous pouvons voir la signature de la jeune Robertine lors de la naissance de son frère cadet, Jacques Robert, en novembre 1873. Il s’agit là possiblement des seules signatures d’enfants présentes dans les registres de la paroisse.

Baptême de Jacques Robert, on y voit les signatures de Mary, Éveline, Robertine et celle de leur père John E. Barry.

Elle n’a alors que dix ans et manie la plume avec application, signe d’une éducation déjà bien rigoureuse. Nous savons qu’après avoir fait ses classes primaires à la petite école des Escoumins, elle poursuivra ses études à Trois-Pistoles où ses parents reviennent vivre vers 1877. Cependant, si la majorité des biographies présentes sur le web mentionnent 1873 comme son entrée au Couvent Jésus-Marie de Trois-Pistoles, on peut douter. Elle ne serait alors pas présente aux Escoumins, tard à l’automne de cette année-là. À l’âge de 17 ans, elle aura droit à l’enseignement des Ursuline à Québec pendant deux ans. Selon l’historienne Sophie Doucet, cette institution offrait l’«instruction la plus poussée à laquelle pouvait aspirer une jeune fille de son époque»…

Même si on l’avait préparé à devenir «femme de bourgeois», ses aspirations sont ailleurs quand elle revient vivre chez ses parents, à Trois-Pistoles à la fin de ses études. Après le décès de son père, en 1891, la famille déménage à Montréal, sur la rue St-Denis. Elle rêve de littérature, d’encre et de papier et c’est le célèbre Honoré Beaugrand qui lui offrira son rêve. Après la publication de quelques textes, il lui offre sa propre tribune dans le journal La Patrie, tous les lundis. Une première pour une femme de l’époque.

Les Chroniques du lundi
Pour réellement prendre la mesure de l’impact de notre région sur la vie de Robertine Barry, il faut lire ses chroniques dans le journal La Patrie, alors qu’elle écrit sous le pseudonyme de Françoise. Elle parle de son enfance heureuse et choyée. Mentionne, à quelques reprises, ses souvenirs des Escoumins. Et surtout, se réclame d’une naissance escouminoise, exactement comme nos gens nés à l’hôpital de Saguenay, La Malbaie ou Baie-Comeau, et vivant sur le territoire :

Et Robertine, d’affirmer : «mais le Saguenay, ça me connait. C’est là que j’ai vu le jour.»
Dans un langage qui en offensera quelques-uns en 2020!

Selon les occasions, elle raffinera sa réponse mais ne reniera jamais le «pays» de son enfance :

Extrait du livre : Robertine Barry, en littérature : Françoise

Mais le plus bel hommage à notre région demeure sans contredit cet extrait de Fleurs champêtres où elle parle du village, du fleuve et de son bonheur d’y être.

Fleurs champêtres disponible en ligne

Même si sa mère était native de la rive Sud, Robertine considère, sa vie durant, être une enfant de la Côte-Nord, du Saguenay. D’ailleurs, son décès sera annoncé aux prônes de la paroisse des Escoumins, comme n’importe lequel natif du lieu, le 9 janvier 1910 : «Aux prières Delle Robertine Barry, Françoise son nom d’auteur dans le journal de Françoise et Les Lundis dans la presse.»

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Si nos «curés historiens» aimaient parler de John Edmond Barry comme le «roi du village», maire, juge de paix, vice-consul de Suède et de Norvège – titres factices facilitant l’enregistrement de cargaison de bois vers l’Europe. La grande histoire ne retiendra pas son nom mais celui de sa fille. Une consolation pour notre Robertine, cette grande âme ayant à coeur l’action sociale, défendant les enfants, les femmes et les aînés.  Une femme d’avant-garde, porte-flambeau de la première vague de féministes et de suffragettes.

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Photographie autographiée? On l’ignore. Source : Wikimédia.

Pour en savoir plus sur Robertine Barry, je vous suggère

  • Fleurs Champêtres, permalien.
  • Les Chroniques du Lundi, permalien.
  • Le journal de Françoise, permalien.
  • Robertine Barry, en littérature : Françoise : pionnière du journalisme féminin au Canada, 1863-1910 de Renée Des Ormes, disponible chez BanQ, permalien.

On a longtemps affirmé que Robertine et Émile Nelligan avait une «amitié particulière». Pourtant, c’est avec la mère de Nelligan qu’elle était amie. Aujourd’hui, la supposée histoire amoureuse entre les deux est rejetée.

  • Nelligan et Françoise : l’intrigue amoureuse la plus singulière de la fin du 19e siècle québécois, de Pierre-Hervé Lemieux, permalien.
  • Sa biographie, écrite par Sergine Desjardins, malheureusement épuisée.

Sûrement disponible dans une bibliothèque près de chez-vous!

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Finalement, ma plus grande fierté, avoir ramené Robertine au coeur du village des Escoumins. Un panneau d’interprétation racontant l’histoire du Manoir et de ses illustres occupants, dont Robertine.

À l’arrière-plan, le Manoir, maison d’enfance de Robertine. Auberge pendant plusieurs années, maintenant une maison privée.

 

 

 

 


Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

3 commentaires sur “Robertine Barry, Escouminoise?

  1. Vaillant Jacqueline

    Whow! J’ai apprécié cette histoire. Ma mère était originaire des Escoumains. Je suis native de MTL. Mais toute mes étés de jeunesse je les ai passé chez mes cousins aux Escoumain, très beaux souvenirs

    Répondre

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