Les Sables de Mille-Vaches

 

D’la faute à Napoléon!?

Il y a des faits, tellement évident, qu’ils échappent à la plupart d’entre nous. En voulez-vous un simple? Tous les navires, commerciaux ou non, à tous les temps de notre histoire, passaient devant la Haute-Côte-Nord. Que ce soit Colomb, Champlain ou les marchands de bois, ils ont vu nos côtes avant d’accoster à Québec, c’est un fait indéniable.

Un autre fait indéniable? En 1802, lors de la paix d’Amiens, même si Napoléon est au sommet de sa gloire, il a un talon d’Achille : il n’a pas de flotte de guerre. C’est ainsi que Royaume-Uni s’empare à nouveau des colonies françaises, détruit quasi-totalement leur flotte à Trafalgar et s’assure la maîtrise des océans. En guise de représailles, dès 1806, Napoléon fermera le commerce intérieur à ses ennemis anglais. C’est pendant ce Blocus que le Royaume-Uni se tourne vers ses colonies nord-américaines pour s’approvisionner en bois. Le Canada et ses belles forêts prennent de l’importance. Avec le déclin de la fourrure, le bois devient le principal produit d’exportation au pays. On parle d’abord de l’Outaouais, la vallée de la Gatineau, la Mauricie et plus tard de nous mais… c’est une autre histoire.

Le Bucentaure à Trafalgar, tableau d’Auguste Mayer de 1836. Source : Wikipédia.

Un tel trafic, particulièrement à l’époque où l’Angleterre exportait le bois, occasionnera de multiples avaries. Même si de mémoire d’homme, on ne peut en parler, les tempêtes d’automne ont toujours existées et des écrits restent. Dans notre secteur, c’est évidemment les sables de Mille-Vaches qui emprisonnent les navires. Plus bas, les battures de Manicouagan sont toutes aussi risquées et le piège ultime : les côtes d’Anticosti. Le récit du Banterer, publié en novembre 2016 dans notre hebdo, n’avait rien d’exceptionnel si ce n’est que sa découverte et le type de navire. Il était rare que les navires de guerre entrent ainsi dans le Saint-Laurent après la Conquête. En pleine conflit napoléonien, il devait former un convoi pour l’Angleterre. Des gens importants, sûrement, pour avoir fait venir ce navire expressément des Maritimes, alors que la saison de navigation s’achevait dans le Saint-Laurent. Découvrir qui il devait escorter pourrait donner une toute autre dimension à ce morceau d’histoire internationale, enfoui dans les battures de Mille-Vaches.

Les dangereuses battures de Mille-Vaches
On retrouve, aux Journaux de l’Assemblée de 1828, une pétition de divers propriétaire et capitaines de navires, pour l’obtention d’un phare sur l’Île Biquette, car les pétitionnaires, dans l’exercice de leurs professions, ont éprouvé des inconvénients sérieux et les dangers fréquents entre Québec et Anticosti. La principale raison donnée : «Les pétitionnaires sont unanimement d’opinion, que dans le fleuve Saint Laurent, il n’y a pas un poste qui soit plus propre et plus convenable à l’érection d’un phare que l’île de Bicquet, vu qu’il arrive fréquemment pendant les nuits noires et orageuses, que les vaisseaux voulant éviter l’île de Bicquet, se jettent au nord à Portneuf, ou sur l’île aux Mille Vaches […]»

Faire côte
Naturellement, les histoires de naufrages ne sont pas toutes aussi extraordinaires. Majoritairement de simples bateaux de marchandises, ramenant du bois en Europe, leur cargaison n’aura que peu d’intérêt. Souvent rapportées dans un style télégraphique, avec des termes anglophones ambigus, nous ne pouvons certifier que chacun de ses navires sera une perte totale. Le terme «wrecked» (naufragé/démoli) a le mérite d’être clair, tout comme lorsqu’on cite le nombre de victimes, évidemment. Toutefois, le terme «ashore», décrivant qu’un navire a touché terre ou «fait côte» selon le langage maritime, porte plus à interprétation. Le Journal New-York American nous le prouve le 15 octobre 1836, avec cet entrefilet : «Trois grands navires ont été signalés comme ayant touchés terre sur la rive Nord du fleuve. Le vent était très puissant là-bas.» Ou cette autre mention du New-York Herald de juin 1846 : «Québec, 29 mai – Capitaine Reed, du navire Providence, de Plymouth, est arrivé. Il signale son navire échoué sur un banc de sable à Portneuf.»

Entre le 5 et le 12 décembre 1811, quatre navires en difficulté dans les sables de Mille-Vaches : Le Deadalus, Caldicutt, Earl Marchmont et le Progress. Les bancs de Manicouagan sont aussi mentionnés «Maniquagan shoals».

Si l’Ouest du secteur est moins propice aux naufrages, nous en retrouvons près d’une centaine de ce genre pour Portneuf et Mille-Vaches. Avec l’apparition des journaux en lignes, de magnifiques morceaux de notre histoire refont surface, et nous permettent d’avoir une idée plus juste de la dangerosité de nos côtes. Il est alors simple de superposer ces histoires avec des faits connus, ajoutant ainsi une profondeur à notre histoire locale. Comme cette histoire de la Sophia, dont les protagonistes seront rescapés par les employés du poste de traite de Portneuf en novembre 1837.

Traduction libre du récit du naufrage de la Sophia par un officier. Journal Albany Argus de 18 décembre 1837.

Un «gentleman» raconte
Le 22 octobre 1864, le journal anglophone de Québec, «The Morning Chronicle», publie une lettre, racontant des naufrages survenus le 17 octobre précédent, lors d’une tempête à Portneuf (en bas). Le «gentleman», à l’origine de la missive, ne connaît pas les lieux et les gens; rendant ardue la traduction du texte. Nous avons quand même une idée assez précise de cette extraordinaire tempête. Selon ses propos : «Je croyais pouvoir entrer à la maison aujourd’hui mais cette terrible tempête a bousculé tous nos plans. Elle a débuté vers une heure du matin vendredi et a duré jusqu’à samedi soir. La population vivant le long de la côte depuis plus de 30 ans témoigne ne jamais avoir été témoin d’une tempête de cette envergure avec de si hautes vagues.» Alors qu’on y habite seulement depuis 20 ans? N’empêche que la description de la tempête est apocalyptique.

Trois navires «font côte», l’Oden du capitaine Braithwaite, l’Amelia de Greenwich et le Messenger du capitaine Clayton. La violence de la tempête est telle que même les installations de la compagnie, à la première chute (soit celle de James Gibb au 4e milles sur la Portneuf), subissent les contrecoups de la marée : «Un navire a été immergé au quai du moulin et certaines partis du quai du poste  [N.D.A. : le poste de traite de Portneuf, actuellement le terrain de l’église] ont été brisé et flottait autour. Mais je dois surtout vous parler des débris retrouvés en bas [N.D.A. : En bas signifiant au village actuel]Avisé que trois navires avaient «fait côte», Jack et le capitaine Hafseth se rendirent au Poste [N.D.A. : Le Poste de traite]. Une fois sur la plage, ils pouvaient les voir tous les trois, mais avant midi, deux avaient tout à fait disparu. Une scène effrayante se déroulait sous leurs yeux; des morceaux de bateaux, emportés par la mer, se dirigeaient sur eux.»

Selon le compte-rendu de l’événement, l’équipage de l’Amelia sera inhumé à la Pointe-a-Boisvert, près de la maison de Simard (Narcisse, cultivateur, ayant habité la région entre 1846 et 1866). Le journal Le Canadien du 24 octobre, rapporte que l’équipage de l’Oden sera sauvé. Le sort du Messenger est plus énigmatique : «Le Messenger du capitaine Clayton, échoué tout juste à 100 verges de l’entrée du Petit Lac, gisait sur la track utilisé par les buggys. Son gouvernail s’est brisé et le vent l’a amené jusque-là». «Little Lake» dans le texte original. Ce petit lac, situé dans le secteur de la Pointe-à-Boisvert, rongé par l’érosion, n’existe plus. Il était près de l’ancienne route (la track mentionnée dans le texte?).

L’article, en anglais, tel que retrouvé dans The Morning Chronicle du 22 octobre 1864.

L’ébréchure
Un dernier détail attire l’oeil de la Portneuvoise que je suis. Le «gentleman» raconte : «[…] les Fortin ont dû quitter leur maison suite à une brèche ouverte par la mer dans le banc de sable.» À ce moment, Henri et sa famille habite sur l’emplacement de l’actuel camping, dans le secteur de la Marina. Les marées d’automne commençaient déjà à martyriser notre banc de sable, en perpétuel mouvement… de disparition. Ce qui remet peut-être en question la théorie de la supposée «grande tempête de 1910? 26? Ou 28?» qui, j’en suis certaine, n’a rien fait disparaître… sauf la vérité!

 

 


Pssst!
La langue française, si belle et si précieuse, demeure néanmoins ardue à écrire. Si vous voyez des fautes, s.v.p., ne vous gênez pas de commenter afin de les souligner. Merci!

5 commentaires sur “Les Sables de Mille-Vaches

    1. Nataly Auteur(e)

      Chère dame-radio, je vous retourne le compliment, histoire en moins. Quoi que… vous n’avez pas votre pareil pour en raconter!

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  1. Ulysse

    Une brèche en 1864 ! Toute une découverte! Est-ce que les Fortin ont déménagé par la suite ou ils sont restés à la Pointe des Fortin?

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    1. Nataly Auteur(e)

      Bonne question. Il est difficile d’affirmer vu la complexité des recherches – because la Seigneurie.
      Mais selon moi, oui.
      On se reparle de ça de vive voix pour la complexité de la chose.

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